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Frédéric Bastien

RELATIONS

           PARTICULIÈRES

 

En 1967, le « Vive le Québec libre! » du général de Gaulle a révélé aux Français et au monde l'existence du peuple québécois et le problème de sa cohabitation avec le reste du Canada. Pour tout ce qui touche le Québec comme dans bien d'autres domaines, la vision du fondateur de la Ve République a laissé une marque profonde sur la politique française. Après le vivat du balcon, Paris s'est engagé avec Québec et Ottawa dans un incroyable ballet diplomatique qui n'a pas fini d'agiter les trois capitales.

 

En pleine Révolution tranquille, les nationalistes québécois ont vu dans le cri de l'hôtel de ville un encouragement providentiel. Pour plusieurs à Ottawa, les liens directs et privilégiés entre la France et le Québec, de même que la présence du Québec au sein de la francophonie, étaient inacceptables. Il fallait endiguer les relations franco-québécoises et les remplacer par les relations franco‑canadiennes. Paris ne l'entendait pas de cette oreille, l'affrontement devenait dés lors inévitable.

 

Pendant ce temps‑là, en politique intérieure française, tandis qu'on se querellait autour de l'héritage gaullien ‑ qui pour s'en réclamer, qui pour s'en dissocier ‑, la « question du Québec » devenait la pierre de touche à partir de laquelle chacun devait prendre position. Attaché à jamais à la mémoire du Général, le Québec devenait un enjeu politique franco‑français.

 

C'est une vaste fresque que Frédéric Bastien met en scène, qui tient à la fois du suspense, de la comédie de boulevard, du théâtre de l'absurde et de la tragédie antique, à l'aide de nombreuses entrevues et de milliers de pages de documents d'archives, notamment et pour la première fois les archives de l'Élysée. Tissant la trame diplomatique des relations triangulaires, l'auteur fait revivre les personnages de ce drame politique, héros plus grands que nature ou charlatans patentés, espions ou agitateurs, fanatiques ou aventuriers, opportunistes ou bouffons. Bref, tout ce qui, depuis 1967, a grouillé, grenouillé ou scribouillé, tant à Paris, qu'à Ottawa et à Québec.

 

Frédéric Bastien, diplômé d'études supérieures de l'Institut universitaire de hautes études internationales de Genève, est journaliste.

 

 

CE QUE LA CRITIQUE EN A DIT

Le Devoir

Les Actualités Mercredi 3 novembre 1999 A1

Coulisses diplomatiques  

 

«La souveraineté du Québec est un fait, il ne lui manque qu'une forme juridique»: voilà la position qu'aurait adoptée Paris si les Québécois avaient voté OUI  

Dutrisac, Robert

Québec

 

 

   

Depuis le fameux «Vive le Québec libre!» lancé par le général de Gaulle du haut du balcon de l'hôtel de ville de Montréal en 1967, la France a tissé des relations privilégiées avec le Québec, au grand dam d'Ottawa.  Pendant les 30 ans qui ont suivi, la France a cherché à contrecarrer, dans les coulisses du jeu diplomatique et protocolaire, les tentatives répétées du fédéral de remettre le Québec à sa place.  Dans un ouvrage fouillé et truffé de témoignages inédits, le journaliste Frédéric Bastien lève le voile sur le triangle Paris-Québec-Ottawa.

 

Que ce soit en 1980 ou en 1995, la France avait accepté de reconnaître immédiatement une proclamation de la souveraineté du Québec advenant la victoire du OUI.  «La souveraineté du Québec est un fait, il ne lui manque qu'une forme juridique», voilà la position publique qu'aurait adoptée la France en 1995 en pareil cas.  Non seulement la France, pour mettre les États-Unis devant le fait accompli, serait devenue le premier pays à reconnaître l'indépendance du Québec quel que soit le résultat des négociations entre Québec et Ottawa, elle aurait aussi déclenché «un branle-bas exceptionnel pour reconnaître le Québec et faire en sorte que ses amis en fassent autant».  C'est la garantie formelle qu'a donnée Philippe Séguin, l'influent député du RPR chargé des affaires québécoises par Jacques Chirac en 1995, tant à Jacques Parizeau qu'à Bernard Landry, conformément au mandat que lui avait confié le président français.  Cela confirme que les Français avaient activement appuyé le «grand jeu» dont Jacques Parizeau a fait état en 1997 dans son livre Pour un Québec souverain.

 

Dans ce «grand jeu», la France reconnaissait le Québec comme pays dans des délais très brefs, advenant la proclamation de la souveraineté, afin d'inciter les États-Unis à accepter le nouveau statut du Québec.

 

C'est ce que Frédéric Bastien soutient dans son ouvrage qui vient de paraître, Relations particulières - La France face au Québec après de Gaulle.   Suivant le modèle du premier livre de Jean-François Lisée, Dans l'oeil de l'aigle, sur les relations Washington-Québec-Ottawa, l'auteur a fait enquête pendant trois ans, puisant à même les archives à Paris, Ottawa et Québec, et a eu accès à certaines archives de Georges Pompidou et de François Mitterrand à l'Élysée.  Le journaliste s'appuie également sur les témoignages qu'il a recueillis auprès d'une soixantaine de personnes, autant d'acteurs dans ces relations triangulaires.

 

De cet épisode dans les mois qui ont précédé le référendum de 1995, on retient l'opposition de Lucien Bouchard, alors chef du Bloc québécois, au «grand jeu» de Jacques Parizeau.  M.  Bouchard croyait que la France ne devait pas seule reconnaître l'indépendance du Québec.  Elle devait plutôt chercher à rallier d'autres pays, en Europe surtout, une position qui rejoignait celle de Michel Rocard, du Parti socialiste.  Mais Philippe Séguin, alors président de l'Assemblée nationale, a ramené M.  Bouchard à l'ordre: si la France attend que d'autres pays se mouillent, l'affaire va à coup sûr s'enliser.

 

«Mais il n'y a pas qu'à Paris que la diplomatie péquiste marque des points», écrit M.  Bastien.  La France a offert ses bons offices pour aider le Québec à Washington.  Ainsi, l'ambassadeur français à Washington, François Bujon, un ami personnel de Jacques Parizeau, a lui-même expliqué, de manière officieuse, la démarche des souverainistes au département d'État américain, rapporte l'auteur.

 

Dans son livre, Frédéric Bastien met en lumière la «continuité» de la position française, qui s'est maintenue malgré le passage des présidents, dont François Mitterrand, antigaulliste et antinationaliste, qui avait traité le général de Gaulle, à la suite de son discours à Montréal en 1967, de «Bolivar à retardement» et qui jugeait dépassée l'indépendance du Québec.  Même Mitterrand, qui s'était pourtant entendu avec Trudeau, a dû revenir sur sa décision de faire le Sommet francophone sans le Québec, comme le souhaitait le gouvernement fédéral.

 

Cette position a pris forme en 1977 dans la «non-indifférence» et la «non-ingérence», une formule trouvée par Alain Peyrefitte, «un pro-québécois», affirme Bastien, et dans «l'accompagnement» du Québec quelle que soit la voie qu'il choisira, ce qui implique la reconnaissance de la souveraineté une fois proclamée.

 

Que cette politique ait été «attentiste» comme sous le règne de Mitterrand «ne signifie pas que la France se soit gardée d'intervenir dans les affaires canadiennes», écrit l'auteur.  Dans son désir de nouer et de maintenir des relations directes et privilégiées avec le Québec, «la France a, de façon répétée, passé outre aux objections du fédéral», fait-il valoir.  La France «n'a jamais accordé la moindre confiance à Ottawa lorsque le premier ministre canadien était francophone», relève-t-il.  «Face aux politiques fédérales de bilinguisme et de centralisation, la France a donc tenté, grâce à une coopération directe, de renforcer l'autonomie québécoise, épousant de facto les revendications constitutionnelles du Québec en matière de relations internationales.»

 

Certes, les manifestations de cette politique à l'endroit du Québec furent modulées par les différents présidents français et par la nature des relations personnelles qu'ils entretenaient avec les premiers ministres à Québec ou à Ottawa.  Georges Pompidou a voulu se situer en droite ligne du général mais en adoptant une attitude pragmatique et se refusant à tout geste spectaculaire.   Sous sa présidence, Pierre Elliott Trudeau était tout de même considéré «comme l'ennemi numéro un de la francophonie», relate l'auteur.  Valéry Giscard d'Estaing s'intéressait peu à la question du Québec.  Mais il détestait Pierre Trudeau, tout en appréciant René Lévesque, et on lui doit la formulation de la politique de la non-ingérence et de la non-indifférence.  François Mitterrand méprisait René Lévesque, qu'il a qualifié de «paysan du Périgord», et s'entendait à merveille avec Pierre Trudeau.

 

Enfin, Jacques Chirac se montre versatile sur la question du Québec et l'a utilisée à ses fins politiques.  En 1977, il se prononce en faveur de «l'indépendance tranquille» du Québec.  En 1987, ulcéré par la volonté du Parti québécois d'adhérer à l'Internationale socialiste, ce qu'il perçoit comme une trahison, Chirac «ne croit plus du tout à l'indépendance du Québec», écrit l'auteur.  Pourtant, en 1995, conseillé par Philippe Séguin dont il a besoin de l'appui politique, il s'est préparé à lancer la France dans une opération de reconnaissance d'un Québec souverain.

 

L'ouvrage de Frédéric Bastien se présente donc comme le récit de péripéties diplomatiques et protocolaires où le Québec, avec le concours de la France dans la mesure où elle ne doit pas être taxée d'ingérence par Ottawa, tente de contrer les tentatives du fédéral de rabaisser le Québec à un statut de province comme les autres, dans les institutions de la Francophonie et lors de visites officielles des présidents et premiers ministres de part et d'autre de l'Atlantique.

 

Ces actions sont appuyées par un «lobby québécois», des «pro-québécois» convaincus que l'indépendance du Québec serait souhaitable.  Au début des années 70, ce sont des gaullistes affirmés comme Xavier Deniau, Bernard Dorin, Philippe Rossillon et le journaliste Pierre-Louis Mallen.  Aujourd'hui, c'est, par exemple, Philippe Séguin, au centre droit, Michel Rocard et Hubert Védrine, à gauche.  Le Québec inspire même l'action de certains politiques opposés à une Europe fédérale, comme le dissident gaulliste Charles Pasqua (dont l'épouse est Québécoise, nous apprend Bastien), qui a fondé le Rassemblement pour la France et l'indépendance de l'Europe, et l'ex-chef du Mouvement pour la France, Philippe de Villiers.  Tous les deux ont repris le terme «souverainiste» pour dénoncer l'intégration supranationale en Europe.   «Il ne faut pas que la France devienne le Québec de l'Europe», comme le disait l'ancien premier ministre français Michel Debré.

 

Le Devoir

Idées Mercredi 3 novembre 1999 A11

Extrait du livre de Frédéric Bastien, Relations particulières

 

Pourquoi Mitterrand a-t-il refusé de tenir le Sommet francophone sans le Québec?

Bastien, Frédéric

 

En 1983, pressé de tenir le Sommet de la francophonie, François Mitterrand se déclare prêt à le faire sans le Québec afin de ne pas être retardé par les sempiternelles querelles Québec-Ottawa.  Pourtant, il revient sur cette décision.   Voici pourquoi.  Les intertitres sont de nous.

 

Nous publions ici un extrait du livre de Frédéric Bastien, Relations particulières - La France face au Québec après de Gaulle, publié chez Boréal et qui sera en librairie à compter d'aujourd'hui.

 

C'est le 28 juin 1983 que Mitterrand a pris sa décision finale.  Ce jour-là, deux notes diplomatiques atterrissent sur son bureau.  La première, datée de la veille, est de Régis Debray et lui recommande d'aller de l'avant sans le Québec.  Le conseiller rappelle que ses propositions, dans leurs grandes lignes, ont été acceptées par Trudeau.  Et conclut que cette condition préalable étant remplie, conformément à l'exigence de Mitterrand, il est possible de passer à l'étape d'un pré-sommet informel.  Or, poursuit Debray, avec l'arrivée de Brian Mulroney à la tête du Parti conservateur canadien, il est désormais inutile d'attendre l'arrivée d'un anglophone à la tête du gouvernement canadien:

 

«Conservateur ou libéral, avec Mulroney ou Trudeau, le gouvernement fédéral de demain sera encore francophone.  «Attendons que Trudeau s'en aille et son successeur anglophone sera plus conciliant»: cet argument n'en est plus un [...].

 

«Ce qui pourrait être dit à Lévesque si vous voulez poursuivre:

 

- que vous avez bien pris en compte sa demande de ne rien décider avant

d'avoir conféré avec lui;

 

- que le statut de gouvernement participant obtenu par le Québec à l'ACCT est à nos yeux irréversible et légitime.  Les Canadiens ont assuré que, s'ils n'entendaient pas laisser le Québec monter les enchères, ils ne feraient rien pour revenir en deçà du statu quo; - que donner dès maintenant une visibilité internationale forte à la francophonie sert les intérêts à long terme du Québec en crédibilisant ses aspirations à l'indépendance;

 

- que pour considérable qu'il soit, l'arbre québécois ne saurait nous masquer la forêt des intérêts du français dans le monde, des Caraïbes au Pacifique Sud, en passant par le Maghreb et l'océan Indien.

 

- À la fois Québec et Ottawa ont fait de ce projet une partie de bras de fer à usage interne.  Il serait regrettable de servir d'otage ou de garant à l'une ou l'autre partie en se laissant happer par des enjeux politiques qui ne sont pas les nôtres.  Nous n'avons pas à choisir entre le mirage Trudeau et la myopie Lévesque [...].

 

«La partie est largement psychologique.  Politiquement, la marge de manœuvre des Québécois apparaît réduite.  En tout état de cause sur cette question, un aparté ostensible avec M.  Lévesque à l'issue du déjeuner serait fort opportun.»

 

Années décisives

 

L'aparté avec Lévesque, en fait la promenade dans les jardins de l'Élysée, est la seule recommandation de Debray que François Mitterrand va retenir.  Car au moment même où son conseiller culturel lui recommande d'aller de l'avant, le président reçoit une deuxième note, celle-là de son conseiller diplomatique.   Hubert Védrine fait valoir que les deux prochaines années seront décisives pour l'avenir politique de Pierre Trudeau et de René Lévesque, puis analyse longuement le rôle du francophone Trudeau à la tête du gouvernement fédéral:

 

«[...] Compte tenu de cette tension exacerbée au cours des deux prochaines années à venir entre le Canada et le Québec, et entre les deux combattants politiques qui personnifient depuis longtemps cette lutte de part et d'autre, tout (visites, sommets, projets de coopération, anniversaires, etc.) sera prétexte pour Ottawa à banaliser et humilier le Québec, et pour le Québec à revendiquer des compétences ou des égards qui outrepassent l'état actuel de la réalité politique et du droit.  Chacun à tout instant cherchera à se servir de la France.

 

«Compte tenu de cette situation, il me semble que nous devons maintenir et améliorer nos rapports bilatéraux avec le Canada; prendre au sérieux les aspirations québécoises - indépendamment de la personnalité de M.  Lévesque - sans pour autant prendre fait et cause pour son gouvernement; empêcher que la France soit utilisée par l'un des deux antagonistes contre l'autre.

 

«Le Québec demeure malgré tout notre principal point d'appui en Amérique du Nord, évidemment sur le plan culturel mais aussi sur le plan économique.  Cette province continue ainsi à représenter 50 % de toutes nos exportations au Canada.  Les ouvertures faites par M.  Trudeau ne se sont pas jusqu'à présent concrétisées en ce qui concerne le reste de la fédération [...].  Ces promesses risquent de rester sans suite du fait de la mainmise des États-Unis au Canada, du protectionnisme canadien et de l'impact limité de la volonté politique d'Ottawa, si elle existe vraiment...»

 

Un éclairage révélateur

 

Un développement ultérieur permet de jeter un éclairage révélateur sur l'évolution de la pensée présidentielle.  À l'automne 1983, trois mois plus tôt, le diplomate Renaud Vignal reçoit un coup de téléphone de François Chair, le directeur de cabinet de Claude Cheysson.  «Écoute, lui dit-il, on pense à toi pour Québec.» Le 10 octobre 1983, il est à l'Élysée, François Mitterrand veut parler avec lui de la question du Québec.

 

Le président poursuit en analysant les différents aspects d'un conflit Québec-Ottawa auquel il ne se sent pas partie mais qui l'empêche de convoquer le sommet.  En filigrane, il suggère à Vignal d'être prudent et neutre dans cette affaire.  Et il en vient finalement aux raisons qui, pour l'instant, condamnent son projet à l'impasse:

 

«La francophonie est compliquée à mener, ces gens [Trudeau et Lévesque] s'observent en chiens de faïence et il n'y a rien à faire pour les débloquer.   À la limite, il faudrait faire la francophonie sans eux.  Le sommet francophone continue à m'intéresser, mais ces deux hommes le jugent à l'aune de leur propre querelle.  Il faudra sans doute attendre qu'ils aient libéré leur pouvoir.  On me dit que dans l'un et l'autre cas, cela pourrait ne pas tarder.»

 

En somme, Mitterrand conclut que Trudeau et Lévesque se détestent profondément et que cette haine mutuelle empêche la tenue du sommet.  Qu'il juge Lévesque obnubilé par un nationalisme désuet n'a rien de surprenant.  Mais qu'il considère que Trudeau est motivé par le désir de nuire à Lévesque, cela constitue une nouveauté.  Peu de temps auparavant, il pensait encore que le Canadien se montrerait raisonnable.  De toute évidence, les manœuvres du premier ministre fédéral se sont retournées contre lui.  Le 30 mai 1983, Trudeau rendait public son entretien avec Mitterrand, alors que cela devait rester confidentiel.  Il refusait ensuite de voir Debray.  Le 14 juin, il demandait à la France d'annoncer la date du sommet avant la visite de René Lévesque, puis il en remettait encore en accordant une entrevue au Devoir.

 

De plus, Mitterrand conçoit le sommet comme un outil autant, sinon plus, de politique intérieure que de politique étrangère.  Pour rehausser son crédit, il veut inscrire son nom avec celui des pères de la francophonie.

 

Menu indigeste

 

Sur les belles images du président entouré des nations francophones, c'est l'absence des Québécois qui risque de monopoliser l'attention médiatique.

 

Mais à ce menu indigeste, il manque encore le plat de résistance, Jacques Chirac.  La journée même où Mitterrand rencontre René Lévesque, le chef du RPR navigue lui aussi en eaux québécoises.  Il hisse ses couleurs devant la presse.  C'est le pavillon noir, il n'y aura pas de quartier:

 

«Le Québec saura apporter sa contribution originale et nécessaire au développement de la grande oeuvre francophone dans le monde.  Le Québec y a sa place naturellement; il s'y exprime déjà à part entière et la France, dans sa fidélité à l'histoire et la certitude de l'avenir, n'admettra jamais qu'il en soit écarté.»

 

Comme il l'avait fait jadis avec Giscard, Chirac s'apprête à se lancer dans une charge contre Mitterrand par Québec interposé.  Le président sait très bien ce qui l'attend.  Pareille controverse ne ressemble en rien au scénario de départ, et cela, à un moment où les choses vont de mal en pis pour le PS.

 

Depuis 1967, cet homme n'a jamais cessé de considérer «l'affaire du Canada» comme une lubie de De Gaulle, ce «Bolivar à retardement».  À l'heure des grands ensembles comme cette Europe qu'il chérit, le nationalisme québécois lui semble plus que jamais dépassé.  Désormais, toutefois, le général n'est plus là, la droite a été vaincue, c'est Mitterrand seul qui décide.  Il est finalement arrivé devant ce Rubicon québécois qu'il avait toujours imaginé comme un maigre ruisselet.  À l'instar de César, s'apprête-t-il à dire alea jacta est? Non, il s'arrête in extremis.  Le courant est trop fort, Mitterrand rebrousse chemin.  Il ne fera pas le sommet sans les Québécois.

 

Le Journal de Québec

Le mercredi 3 novembre 1999

L'appui de la France

Normand Girard

 

Les journalistes s'en font «passer» des belles par les politiciens, peu importe le continent sur lequel ils se trouvent. 

 

Feu le premier ministre libéral Robert Bourassa était maître dans cet art de berner la presse. 

 

Dans son bouquin Relations particulières, la France face au Québec après de Gaulle, l'auteur Frédéric Bastien en donne un bel exemple. 

 

Le général de Gaulle était décédé en 1970 et le premier ministre Robert Bourassa, invoquant les problèmes engendrés par la crise d'Octobre, ne s'était pas rendu aux funérailles du grand homme. 

 

En avril 1971, le premier ministre du Québec se rend en visite officielle en France et la question se pose à savoir s'il ira ou non déposer une gerbe de fleurs sur la tombe du général, à Colombey-les-Deux-Églises. 

 

Après bien des hésitations et des pourparlers avec ses conseillers, Bourassa décide d'aller saluer la mémoire de de Gaulle, mais en catimini, loin de la foule, dans le cadre d'une opération secrète. 

 

Aucun journaliste et aucun photographe ne doit être mis au courant et Claude Morin, alors sous-ministre de Bourassa, est chargé de retenir les journalistes à l'intérieur pendant que Bourassa s'éclipsera en douce côté jardin. 

 

Sa mission accomplie, Claude Morin sort tranquillement pour constater que Robert Bourassa, assis à l'arrière d'une limousine, n'est toujours pas parti. 

 

J'étais de ce voyage officiel en France de l'ancien premier ministre libéral et j'apprends pour la première fois dans le bouquin de Frédéric Bastien que la délégation québécoise avait réussi à me duper ainsi que tous mes collègues. 

 

J'en ai rougi de honte quand j'ai lu ce passage du livre de Bastien.  Mais je me suis consolé en constatant un peu plus loin que l'Associated Press, ayant eu vent de l'escapade, avait réussi à dépêcher un photographe à Colombey et que Le Devoir avait publié une photo le lendemain.  L'honneur de la profession était sauf, quoi !

 

Néanmoins, les Jean Chapdeleine, François Cloutier, Claude Morin et Charles Denis avaient réussi à duper la totalité des journalistes québécois. 

 

Combien de fois cela arrive-t-il à propos de tout et de rien dans ce qui est le quotidien des politiciens et des journalistes ? J'aime mieux ne pas le savoir.

 

Reconnaissance

 

La question que l'on pose aujourd'hui concernant une éventuelle reconnaissance d'un Oui référendaire se posait en 1976-1977 comme elle s'est posée à l'aube du référendum de 1995. 

 

Et elle fut résolue à ce moment-là par le président de la France de l'époque, M.  Valéry Giscard d'Estaing, dans le discours qu'il a prononcé à l'occasion de la visite officielle de feu le premier ministre péquiste René Lévesque en France, en 1977. 

 

Bastien raconte: «...  ce discours doit être interprété pour ce qu'il laisse clairement entendre: la France s'engage à reconnaître l'indépendance du Québec et à le seconder dans l'hypothèse où il choisirait cette voie». 

 

Conseillé par Alain Peyrefitte, l'auteur de la célèbre formule «non-ingérance (mais) non-indifférence», le président a lui-même fixé cette ligne.  Dès lors, la question n'a plus jamais été posée», écrit Bastien. 

 

Il raconte que MM.  Bourassa et Giscard d'Estaing, ayant eu un tête-à-tête, Jean-Claude Rivest, conseiller de M.  Bourassa, s'était empressé de lui demander de quoi ils avaient parlé ? «De la Poune, de la Poune (Rose Ouellet).  Il voulait savoir ce qu'elle était devenue.»

 

Après cette anecdote sur les préoccupations des grands de ce monde, Bastien signale que si Robert Bourassa était un francophile, féru de politique hexagonale, «il s'est désintéressé des liens entre le France et le Québec. 

 

«Mais, ajoute-t-il, l'attitude de René Lévesque devant la France est tout autant paradoxale.  Ce dernier, profondément américanophile, relance dès son arrivée la coopération avec le gouvernement français». 

 

C'est qu'il était convaincu de la nécessité de l'exercice et songeait au rôle de Paris dans l'éventualité d'un Oui, précise Bastien dans un ouvrage fort documenté lancé à Québec, hier.

 


 

The Gazette

Wednesday 3 November 1999

Chirac drafted recognition of Quebec UDI

 

New book traces French leaders' up-and-down relation with Canada

SEAN GORDON

The Gazette

 

As the referendum vise tightened with each passing minute, French President Jacques Chirac sat in the Palais d'Elysee on Oct.  31, 1995, studying the results from an ocean away, a draft press release at his hand which, when sent, would make his country the first to formally recognize a newly independent Quebec. 

 

According to a new book by first-time author Frederic Bastien, the communique proclaimed "Quebec sovereignty is a fact, which now needs only a legal form," and was part of a bold foreign-

 

policy move designed to put maximum pressure on the U.S.  and Canadian governments by presenting them with a fait accompli. 

 

The strategy, engineered through behind-the-scenes collaboration with Quebec Premier Jacques Parizeau, was seen as the culmination of 30 years of French policy toward Quebec, a doctrine epitomized by the well-worn phrase "wherever you go, we will accompany you."

 

In January 1995, while only a presidential aspirant, Chirac had been a coolly reluctant participant in a pre-referendum chat with Parizeau. 

 

He ultimately decided to meet the Quebec leader in order to boost his sagging poll figures, and cement a political alliance with Philippe Seguin, the gregarious speaker of France's National Assembly and a backer of Quebec separatism. 

 

In his book, Relations Particulieres: la France Face au Quebec Apres de Gaulle, Bastien paints a fascinating portrait of Chirac. 

 

In it , he is described as a right-wing former independantiste who felt betrayed by the Parti Quebecois's socialist turn and who was boxed into supporting the recognition of Quebec sovereignty for reasons of political expediency. 

 

"I don't think Chirac has ever forgotten that.  Many have said he was personally offended (by

 

a PQ alignment with French socialists), and since then he has been quite cold," Bastien said at a press conference. 

 

Bastien learned of the referendum-night communique – presumably shredded after the vote, since no copies are known to exist - in more than 150 interviews conducted over the past three years as part of the research for his 370-page book. 

 

"The aim was to have a critical examination of the period since de Gaulle, through the eyes of the French diplomatic and political establishment," said Bastien. 

 

The 30-year-old Quebecois journalist wrote the book while living in Switzerland, where he studied international relations. 

 

He benefited from unprecedented access to France's presidential archives, though he wasn't able to convince either Chirac or Parizeau to grant him an interview. 

 

The volume chronicles French foreign policy since General Charles de Gaulle's infamous "Vive le Quebec libre" proclamation from the balcony of Montreal City Hall in 1967, and exposes the machinations and intrigues in France's corridors of power. 

 

Bastien affords interesting insights into how the French perceived Quebec politicians' attempts to garner international recognition in the event of a yes vote. 

 

It follows Franco-Canadian relations from the time of Georges Pompidou - de Gaulle's immediate successor, who Bastien said mistrusted Pierre Trudeau - to Valery Giscard d'Estaing, a more moderate Gaullist who felt that an anglophone prime minister in Ottawa could better serve Canada's francophones, to iconoclastic president Francois Mitterrand. 

 

Bastien writes that Mitterrand detested Premier Rene Levesque, and dismissed him as a classless bumpkin when the diminutive Quebec leader once used his teacup saucer as an ashtray during a visit to Paris. 

 

Indeed, Mitterrand was a spoilsport when it came to France's post-de-Gaulle Quebec policy, supporting federalist Prime Minister Brian Mulroney with gusto, and undertaking a major rhetorical departure from his predecessors. 

 

In the French presidential election of May 1995, Chirac pulled off a stunning reversal of fortune, upsetting former acolyte Edouard Balladur, and sweeping to power, largely because of the efforts of Seguin. 

 

There is a measure of irony in the fact that Chirac - a close friend of Jean Pelletier, now a principal adviser to Prime Minister Jean Chretien - found himself a reluctant supporter of sovereignist leaders in 1995. 

 

After being a lusty proponent in the 1970s, the president had turned his back on Quebec separatists in 1983, when the PQ - at the insistence of Louise Beaudoin, now the province's language minister - aligned itself with the Socialist International movement. 

 

Bastien said Chirac, an ideological conservative, saw this as "an egregious betrayal" and abandoned all allegiance to the PQ. 

 

Though Chirac was no friend of the separatist party, Seguin was, and suggested that France's best move was to immediately endorse Quebec nationhood, and to exercise whatever influence might prove necessary to mobilize a block of francophone nations sufficiently large to win recognition from the United Nations. 

 

Chirac's uneasiness with the PQ, coupled with Premier Lucien Bouchard's occasional diplomatic ineptitude - particularly at the 1997 Francophone Summit in Hanoi - also provides a backdrop for the current less-than-enthusiastic tenor of Franco-Quebec relations. 

 

"But then, I'm not a futurist.  Maybe that's something best looked at in the next book," Bastien laughed. 

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